Comment aimer Allah ?
Mohammad Mahdi
al-Âçifî
Édité et adapté en français par :
Abbas Ahmad al-Bostani
Publication de la Cité du Savoir
Éditeur:
Abbas Ahmad
Al-Bostani
La Cité du
Savoir
C. P. 712,
Succ. (B)
Montréal,
Québec, H3B 3K3
Site Web : www.bostani.com
E-mail :
Première édition: Novembre 2001
Copyrights: Tous droits réservés à l'éditeur
ISBN : 2-922223-14-0
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Table des Matières
La relation avec
Allah 5
L'Amour d'Allah
- Le Très-Haut 7
La foi et
l'amour 11
Le plaisir de
l'amour 12
L'amour pallie
les carences dans les actes 15
L'amour protège
le serviteur de la torture 18
Les degrés et
les phases de l'Amour d'Allah 18
L'état de désir
et l'état de plaisir dans l'amour 30
D'autres images du désir et du plaisir dans
les do'â' de l'Imam al-Sajjâd (p): 46
Les importations et les exportations du
coeur 52
Le fondement du libre choix 55
Retour aux munâjât 57
Le do'â' et son sommet 59
Les trois moyens . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . 62
Le premier moyen: le besoin 63
Le deuxième moyen: la prière de demande et
la sollicitation 73
Le troisième moyen: l'amour 73
D'autres figures du désir d'Allah dans les
Munâjât de l'Imam al-Sajjâd (p) 81
L'unicité de l'amour divin (les
caractéristiques de l'amour) 85
1- La primauté de l'amour divin 86
2-Le gouvernement de l'amour d'Allah 89
La carte de l'amour et de la haine 93
Aimer pour Allah et détester pour Allah 95
3-Le gouvernement de l'amour pour Allah 101
La pureté (la sincérité) de l'amour d'Allah
113
L'attachement jaloux d'Allah à Son serviteur
116
Aimer pour Allah et en Allah 117
La première source de l'amour 121
1- Allah aime Ses serviteurs 121
2- Il leur inspire Son Amour 122
3- Il leur manifeste son amour 124
4- Allah est jaloux de Son serviteur 128
5- Allah appelle Ses serviteurs au repentir
128
6- Il les y incite en les soumettant à des
épreuves 129
Comment aimer Allah ? 131
Les conséquences et les effets de l'amour
d'Allah dans la vie de l'homme 135
La corrélation entre l'amour d'Allah et ses
conséquences 141
La réciprocité d'amour entre Allah et Son
serviteur 143
Si Allah aime un
serviteur... 146
Comment nous faire aimer d'Allah? 147
Les obstacles et les barrières qui obstruent
l'amour 150
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La relation avec Allah
La relation avec
Allah, sous sa forme la plus saine est constituée d'une série d'éléments
harmonieux et concordants qui, réunis, forment la relation correcte avec le
Créateur.
Les références
islamiques refusent de concevoir la relation avec Allah sur la base de l'élément
unique, tel que la peur ou l'espoir, l'amour ou le recueillement, et considèrent
qu'une telle relation est dépouillée d'harmonie et d'équilibre. Les éléments qui
composent la relation avec Allah sont très nombreux et mentionnés en détail dans
les versets coraniques, les hadith et les Prières de demandes.
Ce sont
essentiellement: l'espoir (en Allah), la peur (d'Allah), l'imploration, le
recueillement, l'humilité, l'appréhension, l'amour, le désir, la familiarité,
l'anâbah (le retour vers Allah, repentant), le tabattul
(retraite spirituelle, récollection), l'istighfâr (demande de
pardon), la crainte, l'obéissance, l'asservissement (à Allah), le thikr
(l'invocation d'Allah), la pauvreté (le besoin d'Allah), l'i'tiçâm
(se protéger par Allah).
Ainsi, dans un
do'â, l'Imâm Zayn al-'Âbidîn (p) dit:
«Ô Seigneur! Je Te
demande de remplir mon coeur d'amour de Ton Amour et de Ta crainte, de croyance
et de Foi en Toi, de Ton appréhension et de Ton désir».(1)
De ces éléments
multiples se forme un beau spectre harmonieux de la relation avec Allah. Chacun
de ces éléments constitue une porte de la Miséricorde et de la Connaissance
d'Allah. Ainsi, la demande de la miséricorde ouvre la porte de la Miséricorde
d'Allah, et la demande de pardon ouvre la porte du Pardon d'Allah.
De même chacun de
ces éléments est considéré en soi comme une voie pour le mouvement ou la
conduite vers Allah. D'autre part, la crainte ou l'appréhension est une autre
voie vers Allah. Le recueillement est une troisième voie vers Allah; l'espoir,
le do'â ou l'espérance constitue une quatrième voie vers Allah.
L'homme doit se
mouvoir vers Allah à travers différentes voies et ne pas se contenter d'une voie
unique, car chaque voie conduisant à Allah a son propre charme, sa propre saveur
et un délice particulier qu'on ne retrouve pas dans les autres voies. De là
l'insistance de l'Islam sur le principe de la multiplicité des éléments de la
relation avec Allah.
On a là un sujet
vaste dans lequel nous ne voulons entrer ici.
L'Amour d'Allah - Le
Très-Haut
Ce qui nous
intéresse dans cet exposé c'est l'une de ces voies, celle de l'amour d'Allah,
car elle est la meilleure d'entre elles, la plus sûre, la plus belle et la plus
à même de nous attacher à Allah et de renforcer nos liens avec Lui.
En matière de
comparaison entre ces différents éléments qui composent la relation de l'homme
avec le Créateur, beaucoup de textes religieux nous fournissent suffisamment
d'éclairage pour pouvoir constater que la voie de l'amour occupe une place de
choix en Islam. Citons à titre d'illustration quelques-uns de ces textes:
Il est dit
qu'Allah inspira au Prophète Dâwûd:
«Ô Dâwûd! Mon
invocation appartient à ceux qui M'invoquent, Mon paradis à ceux qui
M'obéissent, Mon amour à ceux qui Me désirent, et Moi, J'appartiens à ceux qui
M'aiment».(2)
L'Imam
al-Sâdiq (p) dit:
«L'amour (d'Allah)
est préférable à la peur (d'Allah)».(3)
Mohammad Ibn
Yaqûb al-Kulaynî rapporte dans son corpus, "Uçûl al-Kâfî", le hadith
suivant de l'Imam al-Sâdiq (p):
«Les serviteurs
(d'Allah) sont répartis en trois catégories: une catégorie de serviteurs qui
adorent Allah par crainte (de Lui); leur adoration est celle des esclaves, une
deuxième catégorie qui adorent Allah par l'appât de récompense spirituelle
(thawâb), leur adoration est celle des commerçants, et une troisième
catégorie qui adorent Allah par amour, leur adoration est celle des hommes
libres, et elle est la meilleure des adorations».(4)
Dans le même
corpus précité al-Kulaynî cite le hadith suivant du Prophète (P):
«Le meilleur des
gens est celui qui s'éprend de l'adoration, l'étreint, l'aime de son coeur et la
pratique avec son corps, se fait disponible pour elle et ne se soucie point de
quoi sera fait le monde d'ici-bas le lendemain: aisance ou difficulté".(5)
L'Imam
al-Sâdiq (p) dit aussi:
«Les entretiens
intimes (munâjât) des "connaisseurs" (les mystiques) avec Allah
reposent sur trois fondements (ou sentiments principaux): la crainte,
l'espérance et l'amour. La crainte découle de la science, l'espérance de la
certitude et l'amour de la connaissance. L'indice de la peur est la fuite, celui
de l'espérance est la demande, et celui de l'amour est la préférence donnée au
bien-aimé à toute autre chose. Lorsque la science entre dans la poitrine, le
mystique craint, et lorsqu'il craint, il fuit, et lorsqu'il fuit, il est sauvé.
Quand la lumière de la certitude brille dans le coeur, le mystique voit la
Grâce, et lorsqu'il parvient à voir la Grâce, il espère, et lorsqu'il goûte les
délices de l'espoir, il demande, et lorsqu'il obtient la satisfaction de sa
demande, il trouve. Lorsque la lumière de la connaissance jaillit dans le coeur,
le vent de l'amour souffle, et lorsqu'il souffle, le mystique se sent réjoui à
l'ombre du Bien-Aimé auquel il donne la préférence à toute autre chose et
s'attache à suivre scrupuleusement et minutieusement Ses Ordres et Ses
Enseignements. Ces trois fondements sont comme le Haram (la
ville de la Mecque), la Mosquée et la Kabah: quiconque entre dans le
Haram jouit de l'immunité contre les poursuites des gens, et
quiconque entre dans la Mosquée, ses sens sont assurés qu'ils ne seront pas
utilisés pour commettre un péché, et quiconque entre dans la Kabah, son coeur
est assuré qu'il ne sera pas occupé à autre chose que l'invocation d'Allah».(6)
On rapporte
le hadith suivant du Prophète (P):
«Le Prophète Chuayb
(p) pleura d'amour d'Allah jusqu'à ce qu'il fût aveugle. Allah lui a révélé
alors: "O Chuayb! Si tu avais pleuré par peur de l'Enfer, Je t'en épargne, et si
tu avais pleuré par désir du Paradis, Je te l'accorde". Chuayb répondit: "O mon
Seigneur et Maître! Je n'ai pleuré ni par peur de Ton Enfer ni par désir de Ton
Paradis, mais parce que Ton amour est entré dans mon coeur et je ne peux plus
patienter jusqu'à ce que je Te voie". Allah - que Sa Gloire soit sublime - lui
révéla alors: "Si c'est ainsi, Je te ferai servir par mon interlocuteur Mûsâ Ibn
Imrân"».(7)
Dans le Livre
d'Idrîs (p) on peut lire ceci:
«Bienheureux sont
ceux qui M'ont adoré par amour et M'ont adopté comme Dieu et Seigneur, et qui
ont veillé la nuit et travaillé le jour pour Ma Face, et non par crainte de
l'Enfer ni par désir du Paradis, mais uniquement par amour pur, par une volonté
claire et en abandonnant tout pour s'adonner totalement à Moi».(8)
et:
«Qu'il soit aveugle
l'oeil qui ne voit en Toi un surveillant et qu'elle soit perdante la tractation
d'un serviteur, qui ne recherche pas à lui obtenir une part de Ton amour».(9)
La foi et l'amour
Les enseignements
islamiques nous apprennent que la foi, c'est amour:
- Selon l'Imam
al-Bâqer (p):
«La foi est amour
et haine».(10)
- Al-Fudhayl Ibn
Yasar témoigne:
«J'ai demandé à
l'Imam al-Sâdiq (p): "L'amour et la haine ont-ils un lien avec la foi?" L'Imam
al-Sâdiq (p) m'a répondu: "Mais la foi est-elle autre chose qu'amour et
haine!?"»(11)
- Selon l'Imam
al-Sâdiq encore:
«La Religion
est-elle autre chose que l'amour? Allah - Il est Puissant et Sublime - dit:
Si vous aimez Allah, suivez-moi; Allah vous aimera et vous pardonnera vos
péchés. Allah est Celui qui pardonne; Il est le Miséricordieux. (Sourate
Âle 'Imrân, 3: 31)»(12)
- Selon l'Imam
al-Bâqer aussi:
«La Religion, c'est
l'amour et l'amour c'est la Religion».(13)
Le plaisir de
l'amour
Si l'acte
d'adoration d'Allah est fait par amour, par désir et par soif, il procure un
plaisir inégalable.
L'Imam 'Alî
Ibn al-Hussain, dit Zayn al-Âbidîn (p) qui est bien placé pour parler de la
douceur de l'amour et de l'invocation d'Allah dit à ce propos:
«Ô mon
Seigneur! Qu'il est bon le goût de Ton amour et qu'il est doux le boire de Ta
proximité».(14)
Cette douceur et ce
plaisir que procure l'amour d'Allah sont solidement implantés et fixés dans les
coeurs des intimes d'Allah et non accidentels ni fugaces ni passagers. Et
lorsque le plaisir de l'amour d'Allah se fixe dans le coeur du croyant pieux, ce
coeur est illuminé par l'amour d'Allah, et se met pour toujours à l'abri de Sa
torture.
En effet l'Imam
'Alî (p) s'adressant à Allah dit:
«O Seigneur!
Par Ta Puissance et Ta Majesté! Je T'ai aimé d'un amour dont la douceur s'est
fixée dans mon coeur; or le for intérieur de Tes fidèles serviteurs monothéistes
ne saurait concevoir que Tu puisses détester ceux qui T'aiment!».(15)
À propos de
cet état fixé et permanent d'amour divin, l'Imam 'Alî Ibn al-Hussain (p) dit:
«Par Ta
Puissance et Ta Gloire, Ô Seigneur, même si Tu venais à me gronder, je ne
quitterais jamais Ta porte, ni ne cesserais de Te flatter, ayant su l'immensité
de Ta Générosité et de Ta Noblesse».(16)
Et lorsque le
croyant pieux découvre le goût délicieux de l'amour d'Allah, rien ne pourra dès
lors supplanter cet amour irremplaçable. Ecoutons ce que dit à ce propos l'Imam
Zayn al-'Âbidîn (p):
«Qui eût pu
songer à Te chercher un remplaçant après avoir goûté aux délices de Ton amour!
ou désirer quelqu'un d'autre que Toi après s'être délecté de Ta
Proximité!?»(17)
Si les gens vont à
gauche et à droite ou s'attachent à ceci ou à cela, c'est parce qu'ils sont
privés de l'amour d'Allah, car ceux qui ont eu la chance de connaître les
délices de l'amour d'Allah, sont tellement comblés qu'ils ne désirent plus rien
d'autre. C'est du moins ce que nous laisse deviner l'Imam 'Alî Ibn al-Hussain
(p):
«Qu'a-t-il
trouvé celui qui T'a perdu! et qu'a-t-il perdu celui qui T'a trouvé!».(18)
Il est à remarquer
que l'Imam Zayn al-'Âbidîn demande pardon à Allah pour tout plaisir éprouvé en
dehors du plaisir de l'amour d'Allah, pour toute occupation en dehors de celle
de l'invocation d'Allah, pour toute réjouissance qui ne soit celle de la
Proximité d'Allah, et ce, non qu'Allah ait interdit tout cela à Ses serviteurs,
mais parce que de tels plaisirs et réjouissances distraient le coeur du croyant
de son Créateur, ne serait-ce que pour un court laps de temps, car un coeur qui
a goûté le plaisir de l'amour d'Allah ne saurait se détacher d'Allah, même
l'espace d'une seconde.
Dans la vie des
serviteurs pieux d'Allah tout effort, toute chose, tout acte et même tout
sentiment s'inscrivent dans la prolongation de l'amour d'Allah, de l'invocation
d'Allah, de l'obéissance à Allah. Tout ce qui sort de cette ligne ou de son
prolongement est considéré par eux comme éloignement d'Allah, dont ils Lui
demandent pardon. C'est pourquoi l'Imam Zayn al-'Âbidin (p) dit:
«Ô Seigneur! Je
Te demande pardon de tout plaisir ressenti en dehors de Ton invocation, de tout
repos sans Ta compagnie, de tout contentement sans Ta proximité, et de toute
occupation sans Ton obéissance».(19)
L'amour pallie les carences dans les
actes
L'amour d'Allah est
inséparable des actes d'adoration; et pour quiconque aime Allah, les actes, le
mouvement et l'effort sur le Chemin d'Allah constituent les signes de cet amour.
Cependant l'amour pallie la négligence des actes et intercède en faveur du
croyant auprès d'Allah lorsqu'il fait preuve de négligence dans ses actes. En
effet l'amour est un intercesseur efficace auprès d'Allah.
L'Imâm Zayn
al-'Âbidîn, dit dans un do'â, rapporté par Abû Hamza al-Thamâlî:
«Ma
connaissance (de Toi) est mon guide vers Toi, et mon amour pour Toi est mon
intercesseur auprès de Toi. Or je suis sûr de mon guide par Ta Guidance et je
suis confiant dans l'efficacité de mon intercesseur auprès de Toi».(20)
Quels bons guides,
intercesseurs, connaissance et amour! Un serviteur dont le guide vers Allah est
la connaissance d'Allah ne s'égare jamais, et un serviteur dont l'intercesseur
auprès d'Allah est l'amour d'Allah, ne manque jamais sa route et son but vers
Allah.
L'Imam Zayn
al-'Âbidîn dit à ce propos:
«Ô mon Dieu! Tu
sais que même si dans la pratique mon obéissance à Toi n'est pas un exemple de
régularité, l'amour de Ton obéissance et la ferme résolution de T'obéir restent
en moi permanents et réguliers».
Là, l'Imam nous
apprend que s'il arrive que nous doutions de notre obéissance à Allah dans nos
actes et qu'il nous soit impossible d'être certains d'obéir impeccablement et
toujours au Créateur, néanmoins nous pouvons être sûrs et certains de la
permanence de notre amour d'Allah et de notre volonté inébranlable de continuer
à Lui obéir et à L'aimer. En effet, tout serviteur ayant éprouvé dans son coeur
l'amour d'Allah, n'en doutera jamais. Certes ce serviteur pourrait être
négligent dans l'observance de l'obéissance ou commettre un acte qu'Allah
déteste ou une désobéissance qu'Allah n'aime pas, mais ce faisant il est
impossible qu'il déteste l'obéissance ou qu'il aime le péché. Car les membres ou
les sens du serviteur pieux pourraient glisser dans les péchés, attirés par
Satan ou la passion, ou être négligents dans l'obéissance à Allah, mais son
coeur est imperméable à tout ce qui n'est pas l'amour et l'obéissance à Allah,
et la détestation de Sa désobéissance.
Ainsi l'Imam 'Alî
Ibn al-Hussain implore:
«Ô mon
Seigneur! J'aime T'obéir même s'il m'arrive de le négliger, et je déteste de Te
désobéir, même s'il m'arrive de le faire. Aussi Te demanderais-je de me faire la
faveur de me destiner au Paradis».(21)
Telle est la
différence entre les sens et les sentiments: les premiers pourraient ne pas
suivre toujours les seconds, ceux-ci pourraient se soumettre totalement à
l'emprise de l'amour d'Allah, alors que ceux-là pourraient y manquer, mais si le
coeur est sain et bon, les sens finiront inévitablement par le suivre et Lui
obéir. En un mot, tôt ou tard, les sens et les membres ne pourront qu'exécuter
ce que veulent et demandent les sentiments, comblant de la sorte le fossé qui
les sépare grâce à la sincérité du coeur.
L'amour protège le serviteur de la
torture
Si les péchés font
déchoir le serviteur aux yeux d'Allah et l'exposent à Son châtiment et à Sa
torture, l'amour d'Allah l'en protège. Dans l'une de ses Supplications, l'Imam
Zayn al-'Âbidîn dit:
«Ô mon
Seigneur! Mes péchés me font peur, mais mon amour pour Toi me protège».(22)
Les degrés et les phases de l'Amour
d'Allah
L'amour d'Allah a
des degrés et des phases dans les coeurs des serviteurs. Il pourrait être faible
et à peine ressenti chez un serviteur, épanoui et fort ne laissant de place à
aucune autre occupation susceptible de le distraire d'Allah, chez un autre. Chez
d'autres encore, il s'avère tellement intense et dominant que le croyant pieux a
beau se plonger pendant de longues heures dans les invocations, les
supplications, la prière et le recueillement dans l'action et l'effort sur la
voie d'Allah, il ne parviendrait pas à étancher sa soif d'adoration.
L'Imam Ja'far
al-Sâdiq (p) dit à ce propos dans l'un de ses Do'â':
«Ô mon
Seigneur! J'ai faim et de Ton amour je ne me rassasie jamais; je suis assoiffé,
et ma soif de Ton amour ne saurait être étanchée! Ô combien est ardent mon désir
de Celui Qui me voit sans que je Le voie».
Et l'Imam 'Alî Ibn
al-Hussain (p) ne dit pas autre chose:
«(Ô Seigneur)
ma soif ardente ne peut être apaisée que par Ton contact, ma souffrance agitée
ne se calme que par Ta rencontre et mon désir de Toi ne s'assouvit qu'en Te
regardant».(23)
L'expression de
l'amour la plus éloquente et la plus merveilleuse, on la trouve dans le do'â'
que l'Imam 'Alî a enseigné à Kumayl ibn Ziyâd al-Nakh'î et connu sous le nom de
"Do'â' Kumayl":
«À supposer, Ô
Mon Dieu, Mon Maître, Mon Souverain et Mon Seigneur, que je puisse supporter le
supplice que Tu m'infligerais, comment pourrais-je endurer ma séparation de Toi?
et à supposer que je puisse endurer la chaleur de Ton enfer, comment pourrais-je
supporter l'idée de ne plus aspirer à Ta Générosité? Et comment pourrais-je
rester calme en enfer alors que j'aspire à Ton Pardon?"(24)
L'amoureux pourrait
supporter la punition de son bien-aimé, mais pas sa colère ni sa haine contre
lui. Il pourrait aussi supporter le feu, pourtant insupportable, mais pas la
séparation avec son bien-aimé.
Cet amour et cet
espoir que le serviteur continue à éprouver envers son Maître, alors même qu'Il
lui fait subir le feu et lui montre Sa colère, constituent la plus belle des
images de ce do'â' auguste. En effet, il est possible que l'esclave éprouve de
l'amour pour son maître pendant qu'il jouit de ses bienfaits et bénéficie de ses
faveurs. Et cet amour est sûrement vrai et sincère. Mais l'amour absolu ou
suprême, c'est celui qui ne quitte point le coeur du serviteur, même lorsque
celui-ci subit l'atrocité du feu de son Maître.
L'Imam Zayn
al-'Âbidîn exprime le même amour absolu d'Allah, dans la célèbre prière de
demande - dit "Do'â' al-Sahar" - qu'il a apprise à Abû Hazah
al-Thamâlî:
«Ô par Ta
Puissance (O Seigneur), même si Tu venais à me gronder, je ne quitterais pas Ta
porte, ni ne cesserais de Te flatter. Car, vers qui pourrait se diriger le
serviteur, sinon vers son Maître!? et près de qui pourrait se réfugier la
créature, sinon chez son Créateur!? O mon Dieu! Si Tu venais à m'attacher aux
garrots, à m'interdire Ta faveur devant tout le monde, à dévoiler mes scandales
devant les yeux des serviteurs, à ordonner mon envoi en enfer, et à T'interposer
entre moi et les croyants pieux, je ne perdrais pas mon espoir en Toi, ni ne
cesserais d'espérer l'obtention de Ton Pardon, et de mon coeur Ton amour ne
sortira jamais».(25)
Poursuivons cette
description pittoresque et pathétique de l'amour d'Allah et de l'espoir mis en
Lui, qui sont enracinés dans le coeur des hommes de piété, en revenant au Do'â'
Kumayl précité de l'Imam 'Alî Ibn Abî Tâlib:
«C'est
pourquoi, je jure sincèrement, par Ton Autorité, ô Mon Maître et Mon Souverain,
que si Tu me laissais y (en Enfer) parler, j'y soulèverais auprès de ses
habitants, un vacarme semblable au vacarme de ceux qui vivent dans l'espoir, et
j'y lancerais vers Toi les cris de ceux qui crient au secours, et j'y pleurerais
sur Toi comme ceux qui pleurent leurs disparus; et je T'appellerais, où que Tu
sois,
Ô Seigneur des
fidèles!
Ô Sommet des
espoirs des connaisseurs!
Ô Secours de
ceux qui crient au secours!
Ô Aimé des
coeurs des véridiques!
Ô Dieu des
mondes!
Gloire et
louange à Toi!
Accepterais-Tu
donc d'y entendre ( en enfer) la voix d'un serviteur musulman qui y serait
emprisonné pour avoir commis une faute? et qui en subirait la torture pour
T'avoir désobéi,
et qui serait
enfermé entre ses étages pour son crime et son péché,
et qui crierait
à Ton intention comme quelqu'un qui vit dans l'espoir de Ta
Miséricorde,
et qui
T'appellerait en usant du langage monothéiste
et qui T'
implorerait par Ta Seigneurie?
Ô Mon
Souverain! Comment laisser aux supplices celui qui aspire à Ta Clémence d'antan
(ainsi qu'il espère obtenir Ta Grâce et Ta Miséricorde!)
Comment le
laisser souffrir de Ton enfer alors qu'il espère obtenir Ta Grâce et Ta
Miséricorde!
Comment le
laisser brûler par ses flammes (de l'enfer) alors que Tu entends sa voix et que
Tu le vois là-bas!
Comment le
laisser vivre sous sa chaleur (de l'enfer) alors que Tu connais sa
faiblesse!
Comment le
laisser se tordre entre ses étages alors que Tu connais sa
sincérité!
Comment le
laisser subir le mauvais traitement de ses habitants, alors qu'il T'appelle: Ô
Mon Seigneur!
Comment l'y
laisser alors qu'il attend Ta Grâce pour en être libéré!
Non, jamais
personne ne Te croira ainsi! car, ni ce qu'on sait de Ta grâce, ni la façon dont
Tu as traité les monothéistes en leur accordant Ta Bienfaisance et Tes
Bienfaits, ne permettent de le penser.
Ainsi,
j'affirme avec certitude que: si Tu n'avais pas ordonné le supplice aux
renégats, et que Tu n'avais pas condamné ceux qui T'ont désobéi à subir l'enfer,
Tu aurais transformé celui-ci en un lieu frais et paisible, et personne n'y
aurait trouvé demeure, ni lieu de détention».(26)
Quelle lecture
pourrait-on faire de l'attitude que l'Imam 'Alî s'imagine adopter au cas où il
tomberait en disgrâce? Attitude de refus de se résigner au châtiment et à la
peine encourue, puisqu'il dit que s'il venait à être condamné à l'Enfer, il ne
resterait pas les bras croisés, qu'il se mettrait à y tempêter, crier, lancer
des appels etc.!? D'aucuns penseraient tout de suite qu'une telle attitude
correspondrait bien à un trait saillant et originel de la personnalité de
l'Imam: le courage et l'héroïsme incomparables dont il a fait preuve tout au
long de sa vie et dans les champs de bataille où il n'a jamais baissé les bras
dans les situations les plus difficiles et les plus périlleuses!
Mais une telle
interprétation de l'attitude imaginaire de l'Imam est erronée et dénote une
méconnaissance de la profondeur de sa piété et de sa soumission infinie au
Créateur. La preuve en est que l'Imam commence son exposé par cette formule, au
conditionnel et non à l'indicatif, adressée à Allah: «si Tu me donnais la
parole... je crierais, tempêterais etc.», laquelle met en avant, plus sa
soumission que son héroïsme ou son courage dans la situation qui nous intéresse.
En fait, ces propos
de l'Imam et son état d'âme ici traduiraient plutôt, l'état d'un petit enfant
qui ne connaît dans son univers d'autre refuge ou protection que la tendresse,
l'affection, l'amour et la compassion de sa mère. Chaque fois qu'il a mal ou
qu'il éprouve un sentiment de détresse, il a recours à sa mère et l'appelle au
secours. Même lorsqu'il commet un geste de désobéissance envers sa mère,
laquelle le punit subséquemment, il ne trouve d'autres refuge et protection
qu'elle-même, et lui lance des appels au secours, exactement comme il le ferait
si la peine qu'il subissait provenait de quelqu'un d'autre qu'elle.
Dans cette
supplication, l'Imam 'Alî (p) nous montre qu'il ne connaît d'autre recours
qu'Allah, Lequel est son seul refuge et son seul protecteur. Et lorsqu'il
s'imagine qu'Allah lui inflige une peine ou qu'Il le condamne au supplice,(27) il
n'hésite pas une seconde à recourir à Lui et à L'appeler au secours, comme il le
fait toujours, lorsque la source de détresse vient d'ailleurs.
L'Imam Zayn
al-'Âbidîn exprime la même idée dans sa célèbre munâjât:
«Si Tu venais à
m'éconduire de Ta porte, près de qui d'autre pourrais-je me protéger!? et si Tu
venais à me refouler de Ta proximité chez qui pourrais-je trouver abri!? Ô mon
Dieu! Chez qui retourne l'esclave en fugue (fuyard) sinon à son maître!? Et qui
le soustrairait à sa colère sinon lui-même!?»(28)
Et:
«Ô mon Maître!
Je me protège dans Ta Grâce et je Te fuis pour me réfugier près de Toi!»(29)
Ou encore:
«Chez qui va
l'esclave sinon son Maître et chez qui va la créature sinon chez son
Créateur!»(30)
S'enfuir d'Allah
pour se réfugier auprès d'Allah n'est pas un paradoxe. C'est un concept qui
dénote une signification profonde de la relation du serviteur avec le Créateur.
Les sentiments que l'Imam 'Alî (p) décrit relativement à cette relation sont des
sentiments d'amour et d'espoir réels, effectifs et très sincères qui animent les
coeurs des vrais adorateurs. Dans cette séquence ou plutôt dans ce magnifique
tableau du do'a', l'Imam 'Alî ne donne pas libre cours à son imagination à
l'instar des poètes, mais exprime et décrit très exactement et très sincèrement
ses sentiments lorsqu'il se présente devant Allah. C'est pourquoi il fait suivre
ce tableau qui dessine la sollicitation du serviteur de la protection d'Allah,
par un autre tableau qui décrit le secours qu'Allah dépêche à Son serviteur.
Car, il sait d'expérience et de par sa connaissance passée de la Miséricorde et
de la Grâce d'Allah, qu'il n'est pas possible qu'Il - Il est Sublime -
désappointe ces sentiments d'espoir et d'amour, purs et sincères, du serviteur,
et qu'Il repousse son amour et déçoive ses espoirs:
«Comment
laisser aux supplices celui qui aspire à Ta Clémence d'antan (ainsi qu'il espère
obtenir Ta Grâce et Ta Miséricorde!)
Comment le
laisser souffrir de Ton enfer alors qu'il espère obtenir Ta Grâce et Ta
Miséricorde!
Comment le
laisser brûler par ses flammes (de l'enfer) alors que Tu entends sa voix et que
Tu le vois là-bas!
Comment le
laisser vivre sous sa chaleur (de l'enfer) alors que Tu connais sa
faiblesse!
Comment le
laisser se tordre entre ses étages alors que Tu connais sa
sincérité!
Comment le
laisser subir le mauvais traitement de ses habitants, alors qu'il T'appelle: Ô
Mon Seigneur!»
Non, il est
impossible et inconcevable qu'Allah déçoive l'attente de Ses adorateurs dévoués,
vu Sa Clémence et Sa Miséricorde auxquelles Il les a habitués.
Donc l'Imam 'Alî
s'applique à démontrer la Clémence et la Miséricorde du Créateur, auxquelles
s'attendent les adorateurs sincères par la Clémence et la Miséricorde dont ils
ont déjà bénéficié: «Comment laisser aux supplices celui qui aspire à Ta
Clémence d'antan!».
Notons que l'Imam
'Alî (p) est ici catégorique concernant ce volet (la ligne descendante) de la
relation du Créateur avec le serviteur, de même qu'il a été catégorique dans
l'autre volet (la ligne montante) de la relation du serviteur avec Allah. De
même qu'il ne doute pas un instant qu'il ne se départe pas de ses sentiments
d'amour infini pour Allah ni ne perde jamais son espoir en Lui, ni ne recherche
aucun autre abri ou secours que Lui, quand bien même il se trouverait en Enfer,
de même il a la certitude qu'Allah ne désappointe pas cet amour sincère du
serviteur et son espoir tenace placé en Lui. Méditons sur ce ton d'affirmation
catégorique et de certitude absolue de l'Imam 'Alî quant à l'étendue de la
Miséricorde du Créateur à laquelle l'adorateur s'attend:
«Non, jamais
personne ne Te croira ainsi! car, ni ce qu'on sait de Ta grâce, ni la façon dont
Tu as traité les monothéistes en leur accordant Ta Bienfaisance et Tes
Bienfaits, ne permettent de le penser. Ainsi, j'affirme avec certitude que: si
Tu n'avais pas ordonné le supplice aux renégats, et que Tu n'avais pas condamné
ceux qui T'ont désobéi à subir l'Enfer, Tu aurais transformé celui-ci en un lieu
frais et paisible, et personne n'y aurait trouvé demeure, ni lieu de
détention».(31)
On retrouve cette
affirmation catégorique et cette certitude absolue concernant l'amour de
l'adorateur pour son Maître et la Compassion d'Allah envers son serviteur dans
d'autres supplications de l'Imam 'Alî et de ses successeurs bénis. Ainsi dans
une célèbre Munâjât, il s'adresse à Allah dans les termes suivants:
«Ô Seigneur!
(je jure) Par Ta Puissance et Ta Gloire, je T'ai aimé d'un amour dont la douceur
s'est enracinée dans mon coeur; or le for intérieur de ceux qui croient à Ton
Unicité ne saurait concevoir que Tu puisse détester Tes amoureux».(32)
Pour sa part, son
petit-fils, l'Imam 'Alî Ibn al-Hussain dans l'une de ses munâjât dit:
«Ô mon Dieu!
Comment pourrais-Tu humilier, en la délaissant, une âme que Tu as chérie par Ton
Unicité! Ou comment pourrais-Tu brûler sous la chaleur de Tes feux une
conscience qui a contracté Ton amour!»(33)
Et dans le Do'â'
al-Sahar du mois de Ramadhân, il adresse ce monologue à Allah:
«Serait-il
imaginable que Tu puisses démentir nos idées (Te concernant), ou décevoir nos
espoirs (mis en Toi)! Non! ô Généreux! Telle n'est pas notre idée de Toi ni
notre espérance en Toi! Car ô Seigneur! Nous avons un espoir illimité en Toi et
ce que nous espérons de Toi est immense».(34)
L'état de désir et l'état de plaisir
dans l'amour
L'amour peut se
manifester sous deux formes: le désir ou le plaisir.
Les deux états
expriment l'amour mais dans deux situations différentes. L'état de désir atteint
l'amoureux lorsqu'il se trouve éloigné de celui qu'il aime, alors qu'il vit
l'état de plaisir lorsqu'il côtoie son bien-aimé.
Les deux états
s'alternent dans le coeur de l'adorateur vis-à-vis d'Allah suivant ces deux
formes de manifestation, car Allah se manifeste devant le serviteur tantôt de
loin tantôt de près. Lorsqu'Il se manifeste de loin, l'adorateur éprouve un état
de désir, et lorsqu'Il se manifeste de près («où que vous soyez, Il est avec
vous»(35),
«Nous sommes plus près de lui que la veine de son cou»(36),
«Quand Mes serviteurs t'interrogent à Mon sujet; Je suis tout près et Je
réponds à l'appel de celui qui M'appelle»(37)).
Méditons maintenant
les propos suivants, très significatifs, de l'Imam al-Mahdi dans Do'â'
al-Iftitâh:
«Louanges à
Allah dont le voile est inviolable et dont la porte ne se ferme jamais».(38)
Il y a deux sortes
de voile: le voile d'obscurité et le voile de lumière. La vue de l'homme
pourrait ne pas fonctionner soit à cause de la densité du voile d'obscurité soit
sous l'effet de la haute tension de l'ardeur (brillance, luminosité) de la
lumière. Ainsi, l'homme ne pourrait pas voir le soleil, non à cause d'une
barrière quelconque, mais en raison de la vivacité de l'ardeur du soleil qui
forme ce que nous appelons le voile de lumière.
Dans la relation de
l'homme avec Allah, le voile d'obscurité c'est l'amour de la vie d'ici-bas et la
tendance à commettre de mauvaises actions et des péchés, alors que le voile de
lumière y est tout autre chose: c'est le voile inviolable ou infranchissable,
selon l'expression du Maître du Temps, l'Imam al-Mahdi ().
Et c'est
précisément ce voile qui attise le désir et la soif d'Allah dans les coeurs des
serviteurs pieux, comme nous le décrit l'Imam Zayn al-'Âbidîn (p):
«(Ô Seigneur)
ma soif ardente ne peut être apaisée que par Ton contact, ma souffrance agitée
ne se calme que par Ta rencontre, mon désir de Toi ne s'assouvit qu'en regardant
Ta Face, mon but ne sera fixé qu'en m'approchant de Toi, mon affliction ne sera
conjurée que par Ta Miséricorde, ma maladie ne sera guérie que par Ta Médecine,
mon chagrin ne sera enlevé que par Ta Proximité, ma blessure ne sera cicatrisée
que par Ton amnistie, la rouille de mon coeur ne sera dérouillée que par Ton
Pardon! ... Ô Sommet de l'espoir de ceux qui espèrent! Ô Point de mire des
solliciteurs! Ô Zénith de la demande des demandeurs! Ô Faîte du désir des
désireux! Ô Ami des serviteurs vertueux! Ô Sécurité de ceux qui ont peur! Ô
Exaucement de la prière des nécessiteux! Ô Réserve des dépossédés! Ô Trésor des
misérables!»(39)
Le pendant de cette
manifestation divine (tajallî) est une autre sorte de théophanie: la
manifestation d'Allah devant Ses serviteurs sans qu'il y ait entre Lui et eux
une porte qui se ferme: Il écoute leurs monologues suppliants
(munâjât), et se trouve plus près d'eux que leur veine jugulaire; Il
s'interpose entre le serviteur et son coeur et rien de ce qui se passe dans les
coeurs des adorateurs ne Lui échappe. Et là, le serviteur pressent la présence
de son Maître, craint de Lui désobéir ou de commettre ce qui pourrait Lui
déplaire, éprouve un plaisir de L'invoquer et se livre à Lui par des monologues
suppliants et Lui adresse des implorations et des prières et prolonge
inlassablement sa station devant son Bien-Aimé Créateur.
En effet, il est de
notoriété publique que lorsqu'on se trouve en présence d'une personne qu'on aime
et affectionne, le temps passe vite et on n'éprouve aucune lassitude ni ennui.
Que dire alors quand nous sentons Allah tout près de nous, en train de nous
écouter, nous voir, entendre nos prières et supplications: «Où que vous
soyez, Il est avec vous. Dieu voit parfaitement ce que vous faites!»(40) et que
nos invocations nous apportent un apaisement et une quiétude que nous ne
pourrons retrouver dans n'importe quelle autre situation: «N'est-ce pas au
rappel d'Allah que les coeurs se tranquillisent!?»(41)
L'Imam al-Mahdi ()
dit dans son Do'â' al-Iftitâh:
«Aussi me
suis-je mis à T'appeler en toute confiance, et à Te solliciter avec gaieté, sans
peur ni crainte, exigeant de Toi avec familiarité ce pour quoi j'étais venu vers
Toi».(42)
Sans doute, cet
état de plaisir, de sécurité et de quiétude qu'éprouve l'adorateur lorsqu'il se
sent près d'Allah représente-t-il l'un des meilleurs états du serviteur
vis-à-vis de son Seigneur. Néanmoins, il ne constitue pas l'idéal dans la
relation de l'homme avec Allah. Il doit être associé à l'état de désir pour
qu'il soit complet, équilibré et harmonieux.
En effet, ces deux
états prévalent dans l'adoration des serviteurs pieux et proches d'Allah et dans
leur relation avec Lui. Mais tantôt c'est l'état de désir qui constitue le trait
marquant de cette relation et cette adoration, tantôt c'est l'état de plaisir
doux, de quiétude et de sécurité, et tantôt tous les deux; et c'est ce dernier
état qui devrait prédominer notre relation avec Allah, car il est plus
harmonieux et plus équilibré.
Observons à cet
égard l'Imam Zayn al-Âbidîn (p) à travers ces différentes supplications qui nous
en fournissent la meilleure illustration:
- Hammâd Ibn
al-'Attâr al-Kûfî témoigne: «Alors que je voyageais avec une caravane pour le
pèlerinage, une tempête noire et ténébreuse s'est soulevée. La caravane se
disloqua et je m'égarai dans le désert et parvint enfin à une vallée déserte. À
la tombée de la nuit, je m'abritai sous un arbre. Lorsque l'obscurité
s'intensifia, je vis venir un jeune homme portant des vêtements blancs usés et
exhalant un parfum de musc. Je me dis alors que c'était sûrement un ami d'Allah,
et qu'il pourrait s'en aller s'il découvrait ma présence. Aussi restai-je
immobile et évitai-je de faire le moindre mouvement afin de ne pas le faire fuir
et de ne pas l'empêcher d'accomplir ce pour quoi il était venu. Le jeûne homme
s'approcha de l'endroit (où je me trouvai) et se prépara à la prière. Il s'éleva
soudain et se mit à implorer:
"Ô Toi qui as
acquis toutes choses par Ta Royauté et vaincu toutes choses par Ta Puissance!
Fais entrer dans mon coeur la joie de Ton désir et insère-moi dans le rang de
Tes serviteurs obéissants".
»Après quoi il
accomplit la prière. Puis lorsque l'obscurité se dissipa, il bondit, se mit
debout et supplia:
"Ô Toi vers Qui
les solliciteurs se sont dirigés pour en trouver le meilleur Guide, et près de
Qui les gens terrifiés sont venus s'abriter pour en découvrir le meilleur
Pourvoyeur de faveurs et à Qui les adorateurs ont fait appel pour en constater
le meilleur donateur! Ô mon Dieu! Quand a-t-il connu le repos celui qui a confié
à quelqu'un d'autre que Toi son corps! Et quand a-t-il connu la joie celui qui a
destiné à quelqu'un d'autre que Toi son intention!..."».(43)
- Al-Açma'î relate:
«Une nuit, alors que j'accomplissais le tawâf (tour) de la Ka'bah je
vis un jeune homme aux bonnes manières s'accrocher aux rideaux de la Ka'bah en
priant:
"Les yeux se
sont endormis et les étoiles se sont hissées, alors que Toi, le Vivant, le
Subsistant, Ta porte reste ouverte aux solliciteurs pendant que les rois ont
fermé les leurs en les faisant surveiller par leurs gardes. Je suis venu donc
près de Toi pour que Tu me regardes avec Ta Miséricorde, ô Toi le plus
Miséricordieux des miséricordieux!".
»Puis il récita ces
vers:
"Ô Toi qui
exauces la prière du nécessiteux dans l'obscurité! Ô Toi qui conjures le mal,
les épreuves et les maladies!
Tes pèlerins se
sont tous déjà endormis, et Toi, Tu es le seul à ne pas dormir, ô Subsistant!
Je Te prie, ô
Seigneur, comme Tu nous l'as demandé! Aie donc pitié de mes pleurs, par l'amour
de la Maison et du Sanctuaire!
Car, si un
ignorant ne pouvait espérer Ton Pardon, qui accorderait alors les bienfaits aux
désobéissants!?"
»En le suivant j'ai
su que c'était l'Imam Zayn al-Âbidîn».(44)
Tâwûs
al-Faqîh rapporte: «J'ai vu l'Imâm al-Sajjâd faire le tawâf de la Ka'bah et
accomplir des actes d'adoration depuis la tombée de la nuit jusqu'à la fin de la
nuit. Lorsqu'il n'y vit plus personne, il regarda le ciel et dit:
"Par Ta
Puissance et Ta Gloire! Je n'ai pas cherché à m'opposer à Toi lorsque j'ai
commis un acte de désobéissance. Ce n'est pas par doute à Ton égard, ni par
ignorance de l'exemplarité de Ta punition, ni par défi à Ton Châtiment, que je
T'ai désobéi, mais par un caprice de mon âme conjugué avec le voile par lequel
Tu couvres mes méfaits! Et à présent qui pourrait me soustraire à Ta torture!?
Et à quelle corde je pourrais m'accrocher, si Tu venais à me détacher de la
Tienne!? Quel malheur m'attendrait demain: lorsque je serai présenté devant Toi
et qu'on dira aux gens au livret de péchés allégé: "passez" et à ceux au livret
de péchés chargé: "descendez!" Passerai-je avec les "allégés" ou descendrai-je
avec les "chargés"!? Malheur à moi! Plus je vis plus longtemps, plus mes péchés
augmentent sans que je me repente! N'est-il pas temps que j'ai honte devant mon
Seigneur!?"
»Puis il pleura et
récita ces vers:
"Me brûles-Tu
au Feu, ô Sommet des espoirs!? Qu'adviendrait-il alors de mon espoir, et puis de
mon amour!?
J'ai commis des
actes détestables par désinvolture, et un crime comme le mien n'est perpétré par
aucune autre créature".
»Ensuite il pleura
encore et implora:
"Gloire à Toi!
On Te désobéit comme si on ne Te voyait pas, alors Tu Te montres Clément comme
si Tu n'étais pas désobéi! Tu recherches l'amitié de Tes créatures par Ta
Bienfaisance, comme si Tu avais besoin d'elles, alors que Tu Te passes
absolument d'elles, o mon Seigneur!?"
»Après quoi, il se
prosterna. Je m'approchai alors de lui, relevai sa tête et la déposai sur mon
genou et me mit à pleurer jusqu'à ce que mes larmes aient coulé sur sa joue. Là,
l'Imam (p) redressa son buste et s'assit en me demandant: "Qui est celui qui a
interrompu mes invocations d'Allah?". "Je suis Tâwûs, ô fils du Messager
d'Allah. Pourquoi toute cette angoisse et toute cette crainte!? C'est à nous de
faire ce que tu fais, parce que nous sommes pécheurs et désobéissants, alors que
toi, tu as pour père al-Hussain Ibn 'Alî, pour mère Fâtimah al-Zahrâ' et pour
grand-père le Messager d'Allah", lui dis-je. L'Imam me répliqua: "Jamais!
Jamais! Ô Tâwûs! Ne me parle pas de mon père, de ma mère et de mon grand-père.
Allah a créé le Paradis et l'a destiné à quiconque Lui obéit, serait-il un
esclave abyssin, et Il a créé l'Enfer en le destinant à quiconque lui désobéit,
serait-il un Noble (Sayyid) de Quraych. N'as-tu pas entendu cette Parole
d'Allah: Quand on soufflera dans la trompette, ce Jour-là, il ne sera plus
question, pour eux, de généalogies et ils ne s'interrogent plus. (sourate
23, verset 101). Par Allah, demain rien ne te sera utile, si ce n'est une bonne
action que tu auras accomplie"».(45)
Les do'â' et les
entretiens intimes (munâjât) attribués aux Imams d'Ahl-ul-Bayt (p), et
notamment les quinze célèbres munâjât de l'Imam Zayn al-'Âbidîn
(al-Sajjâd), cités par al-Majlicî dans "Bihâr al-Anwâr" sont riches en ce
genre d'images vivantes et mouvantes qui expriment le plaisir et le désir.
Citons, avant de
conclure ce chapitre, quelques-unes de ces images très évocatrices qui
constituent le domaine quasi exclusif des Imams d'Ahl-ul-Bayt et un trésor
unique en son genre:
«Seigneur! Qui
donc ayant goûté aux délices de Ton Amour pourrait désirer un autre que
Toi!?
Qui donc ayant
joui du plaisir de Ta Proximité chercherait un autre que Toi!?
Ô Mon Dieu!
Donne-nous d'être au nombre de ceux que Tu as élus pour Ta Proximité et pour Ton
Amitié,
que Tu as fait
se réserver à Ton amour et à Ton affection,
que Tu as fait
désirer Ta rencontre et agréer Ta Volonté,
et à qui Tu as
permis de regarder Ta Face,
que Tu as
favorisés par Ta Satisfaction et mis à l'abri de Ton abandon et de Ta haine,
à qui Tu as
préparé la place de Vérité à Tes côtés,
que Tu as
réservés pour Ta connaissance,
que Tu as
qu'Alîfiés pour Ton adoration,
dont Tu as
rendu le coeur passionné de Ta Volonté,
que Tu as fait
aimer et inspirer Ton invocation,
que Tu as
amenés à être reconnaissants envers Toi et occupés à Ton
adoration,
que Tu as
rendus de bons serviteurs parmi Tes créatures,
que Tu as
choisis pour s'adonner aux entretiens intimes (munâjât) avec Toi, dont Tu as
coupé toutes attaches qui pourraient les éloigner de Toi.
Ô
Seigneur!
Fais que nous
soyons au nombre de ceux qui ont l'habitude de trouver l'apaisement auprès de
Toi et s'attendrir pour Toi, qui passent leur vie en soupirs et gémissements,
dont les fronts sont prosternés devant Ta Grandeur, dont les yeux veillent à Ton
service, dont les larmes coulent par Ta crainte, dont les coeurs sont attachés à
Ton amour et les viscères arrachées par peur de Ta Colère.
Ô Toi dont les
rayonnements de la Sainteté brillent pour les regards de ceux qui T'aiment et
dont la Lumière désire les coeurs de ceux qui Te connaissent!
Ô Voeu des
coeurs des désireux! Ô sommet des espoirs des connaisseurs (d'Allah)! Je
sollicite auprès de Toi Ton amour et l'amour de ceux qui T'aiment, ainsi que
l'amour de toute action qui me conduira à Ta proximité.
Fais que je
T'aime plus que tout autre, que mon amour pour Toi soit un guide vers Ton
agrément, que mon désir de Toi soit un rempart contre Ta
désobéissance.
Accorde-moi la
faveur de (pouvoir) Te regarder. Regarde-moi avec affection et compassion et ne
détourne pas de moi Ton visage».(46)
Dans cette séquence
de sa munajât, l'Imam al-Sajjâd demande à Allah trois faveurs de la
plus haute importance.
Il Lui demande tout
d'abord de le choisir pour Sa Proximité, de dépouiller son coeur de toute
affection en dehors de son amour pour Lui, de lui permettre de regarder Sa Face,
de lui inspirer Son invocation, de couper toutes ses attaches susceptibles de
l'éloigner de Lui etc.
Ce début est
nécessaire pour la réalisation de la demande que l'Imam formule à l'adresse du
Seigneur, à savoir le mouvement vers la Proximité d'Allah, car il est
indispensable que le serviteur demande au Créateur de lui accorder les moyens de
ce mouvement ou les clés qui ouvrent le passage vers Lui.
En effet
lorsqu'Allah accorde à un serviteur une faveur, Il lui donne le moyen d'y
accéder. Or les portes par lesquelles l'homme entre pour partir au sommet de la
rencontre avec le Seigneur et pour pouvoir regarder Sa Face sont:
1- Le dépouillement
du coeur de toute passion et de tout amour de la vie d'ici-bas, de toute
préoccupation d'ordre mondain ou terrestre, et de tout attachement à ce monde,
et c'est ce que les uléma appellent le vidage (takhliyah), ou le fait
de vider le coeur de tout souci et de tout attachement relatifs à quelque chose
d'autre que Lui. La meilleure illustration en est ce passage des
munâjât précités de l'Imam al-Sajjâd:
«Donne-nous
d'être au nombre de ceux que Tu as fait se réserver à Ton amour et à Ton
affection.
Donne-nous
d'être au nombre de ceux que Tu as fait ne regarder que Toi et dont Tu as
dépouillé le coeur (de tout amour qui ne soit pas) pour Toi.
Fais que nous
soyons au nombre de ceux dont Tu as coupé toutes attaches qui pourraient les
éloigner de Toi».
2- Le deuxième
point dans ce début est selon le jargon des scolastiques, le
(tahliyah), c'est-à-dire l'octroi de tout ce qui est positif,
par opposition au premier point dit (takhliyah) - le dépouillement de
tout ce qui est négatif - . En effet, ici, l'Imam (p) demande à Allah de lui
accorder les faveurs suivantes:
«Donne-nous
d'être parmi ceux que Tu as fait agréer Ta Volonté, à qui Tu as accordé Ta
Satisfaction, que Tu as réservés pour Ta connaissance, que Tu as qu'Alîfiés pour
Ton adoration, que Tu as fait désirer ce que Tu possèdes, à qui Tu as inspiré
Ton invocation, que Tu as amenés à être reconnaissants envers Toi et occupés à
Ton culte, que Tu as rendus de bons serviteurs parmi Tes créatures, que Tu as
choisis pour s'adonner aux entretiens intimes (munâjât) avec Toi. Et fais que
nous soyons au nombre de ceux dont les fronts sont prosternés devant Ta
Grandeur, dont les yeux veillent à Ton service, dont les larmes coulent par Ta
crainte, dont les coeurs sont attachés à Ton amour et les viscères arrachées par
peur de Ta Colère».
Donc ce début, par
ses deux points, constitue la clé du mouvement vers Allah et le point de départ
de l'homme vers la réalisation de son but suprême, la rencontre d'Allah.
La deuxième demande
découle de la première et constitue l'étape intermédiaire du mouvement montant
vers Allah, étape sans laquelle l'homme ne saurait se mouvoir vers Lui ni
parvenir à Sa Proximité «dans un séjour de Vérité, auprès d'un Roi
Tout-Puissant».(47)
Le vaisseau qui
transporte l'homme vers ce but que tout véridique, tout Prophète, tout serviteur
pieux et tout martyr désirent ardemment atteindre, est l'amour et le
désir d'Allah et le plaisir de se sentir près de Lui, amour désir et
plaisir sans lesquels le serviteur ne pourra espérer atteindre à cette place
sublime près de Lui. Or cet amour et ce désir d'Allah et ce sentiment de plaisir
que l'homme éprouve auprès de Lui sont des dons d'Allah: Il les accorde à ceux
qu'Il élit et choisit parmi Ses créatures.
Aussi l'Imam
al-Sajjâd (p) insiste-t-il sur cette demande et implore-t-il Allah par
différents moyens d'expression d'y accéder, notamment en Lui lançant cet appel
pathétique et en s'adressant à Lui par ce merveilleux vocatif: «Ô Voeu des
coeurs des désireux! Ô Sommet des espoirs des aimants!», pour Le supplier
de le faire L'aimer, de le faire aimer tous ceux qui L'aiment et de le faire
aimer toute action susceptible de le rapprocher de Sa Proximité.
D'autres images du désir et du
plaisir dans les Do'â' de l'Imam
al-Sajjâd (p):
«Mon Dieu! Je
Te demande donc (de nous indiquer) les sentiers qui conduisent à Toi, de nous
faire emprunter le plus court chemin qui mène vers Toi; écourte pour nous la
distance, facilite pour nous l'ardu et le difficile, fais-nous rejoindre ceux de
Tes serviteurs qui accourent promptement vers Toi, qui frappent continuellement
à Ta Porte, qui accomplissent jours et nuits Ton culte, en tremblant devant Ta
Majesté, ceux pour qui Tu as purifié les sources, comblé les désirs, satisfait
les demandes, assouvi, par Ta Grâce, les besoins, ceux dont Tu as rempli les
coeurs de Ton amour, ceux que Tu as désaltérés de Ta boisson pure, et qui grâce
à Toi ont accédé au plaisir de Tes munâjat (entretiens intimes), et de Toi ont
obtenu l'accession au sommet de leur buts recherchés.
Ô Toi qui viens
à la rencontre de ceux qui se dirigent vers Toi, et qui reviens sans cesse vers
eux pour leur prodiguer Tes faveurs; Ô Toi qui Te montres Clément et
Compatissant envers ceux qui négligent de T'invoquer, et qui les attires vers Ta
porte avec affection et amabilité! Je Te demande de me réserver le plus grand
lot des faveurs que Tu leur accordes, la plus haute position auprès de Toi que
Tu leur destines, la plus grande part de Ton amour (que Tu leur montres), et la
plus grande partie de Ta connaissance (que tu leur autorises).
Car c'est sur
Toi seul que s'est concentrée ma pensée, c'est vers Toi seul que s'est dirigé
mon désir, c'est Toi seul, et personne d'autre, que je veux et c'est pour Toi
seul à l'exclusion de tout autre que je veille et je ne dors pas. Ta rencontre
est ma consolation, Ton contact vaut mon âme. C'est Toi qui me manques, Ton
amour est ma passion et mon ardente affection, Ta satisfaction est tout ce que
je recherche, Te voir est mon besoin, être à Ta proximité est l'objet de ma
sollicitude, et être à Tes côtés est tout ce que je demande. J'éprouve le repos
et l'apaisement dans mes entretiens intimes avec Toi, et en Toi je trouve le
remède de mon malaise, l'apaisement de ma soif ardente et la délivrance de mon
adversité. Sois donc mon compagnon dans ma solitude, Celui qui me relève lorsque
je trébuche, Celui qui me pardonne lorsque je commets une faute, Celui qui
accepte ma repentance, Celui qui répond à mon appel, Celui qui se charge de ma
protection, et Celui qui supplée à mon indigence. Ne coupe pas mes liens avec
Toi ni ne m'éloigne de Toi, ô mes délices et mon paradis, ô Toi qui représentes
tout pour moi dans ma vie présente et dans ma Vie future».(48)
Cet auguste extrait
d'entretien intime constitue un morceau d'anthologie dans la littérature de
munâjât et de do'â'. Il brosse un portrait très expressif de l'adresse
des Imams d'Ahl-ul-Bayt au Créateur et de la profondeur de leurs sentiments
d'amour envers Lui. Il est, en tout cas, superflu de commenter ce
munâjât riche en expressions, en images et en figures, car son
éloquence se passe de commentaire. Nous nous contentons toutefois de passer en
revue rapidement certaines images et idées de l'amour divin qu'il recèle.
Au début, l'Imam
al-Sajjâd demande à Allah de lui tendre la main pour le conduire vers Lui-Même.
Tel est en fait l'essentiel et le plus important de sa requête.
Remarquons tout
d'abord que dans ce do'â', l'Imam al-Sajjâd ne sollicite aucune faveur, aucun
avantage, aucun bienfait dans ce monde ni dans l'Au-delà, bien qu'une telle
sollicitation soit tout à fait légitime et aimée d'Allah. Il demande seulement
la proximité d'Allah et une place auprès de Lui à côté des véridiques, des
martyrs et des Prophètes.
Notons ensuite
qu'il dit: «Mon Dieu! Je Te demande donc (de nous indiquer) les sentiers qui
conduisent à Toi» (au pluriel) et non "le sentier" (au singulier).
Pourquoi? On sait que le Chemin (al-Çirât) conduisant à Sa
Majesté est unique, et non multiple, puisque le saint Coran n'en mentionne qu'un
partout où il est question de çirât:
«Guide-nous
dans le droit Chemin, le Chemin de ceux que Tu as comblés de faveurs, non pas de
ceux qui ont encouru Ta Colère, ni des égarés».(49)
«Allah guide
qui Il veut vers le droit Chemin».(50)
«Et Il les
guide vers le droit Chemin».(51)
«Nous les avons
choisis et guidés vers le droit Chemin».(52)
En revanche, le mot
sentier (sabîl) est mentionné au pluriel de nombreuses fois, aussi bien
lorsqu'il s'agit de bons sentiers que les mauvais sentiers:
«Allah guide
aux chemins du salut ceux qui cherchent son agrément».(53)
«Et ne suivez
pas les sentiers qui vous écartent de Sa voie».(54)
«Et suivez les
sentiers de votre Seigneur, rendus faciles pour vous».(55)
«Et
qu'aurions-nous donc à ne pas placer notre confiance en Allah, alors qu'Il nous
a guidés sur les sentiers».(56)
«Et quant à
ceux qui luttent pour notre cause, Nous les guiderons certes sur Nos sentiers.
Allah est en vérité avec les bienfaisants».(57)
En effets, Allah a
laissé aux gens la possibilité d'emprunter une multitude de moyens, voies ou
sentiers pour parvenir à Lui. Selon une opinion admise par les uléma: les voies
menant à Allah sont aussi nombreuses que les souffles des créatures.
Certes toutes ces
voies courent (se trouvent) sur le Chemin droit d'Allah, mais le Créateur a
permis à chaque serviteur de Le connaître et de se diriger vers Lui par un moyen
différent. Ainsi, il y a des gens qui s'orientent vers Allah par la Science et
l'intellect ('aql), d'autres par le coeur et le for intérieur, d'autres
encore en commerçant et en traitant directement avec Lui. Ceci dit, il est
indéniable que le meilleur moyen de connaître Allah est l'échange ou le
"commerce" direct avec Lui. En effet Allah dit:
«Ô vous les
croyants! Vous indiquerai-Je un marché qui vous sauvera d'un châtiment
douloureux?»(58)
Et
«Il en est un,
parmi les gens, qui s'est vendu lui-même pour plaire à Allah. Allah est bon
envers Ses serviteurs».(59)
Donc lorsque l'Imam
al-Sajjâd demande à Allah de l'amener vers les voies, et non une voie, qui
conduisent à Lui, il cherche à s'assurer qu'il parviendra à la bonne porte, car
plus les moyens qui conduisent à Allah sont nombreux, plus on a la chance
d'arriver à Sa proximité et à Ses côtés.
Puis l'Imam
al-Sajjâd implore le Miséricordieux de le faire se joindre à Ses serviteurs
pieux qui étaient prompts et les premiers à Lui obéir, qui passaient le jour et
la nuit à accomplir le culte, qui ont traversé la voie avec détermination et
sincérité et qui sont tombés en martyrs, chemin faisant.
Car il sait que
parvenir à cette haute position sublime auprès du Très-Haut requiert le
déploiement de grands efforts et la traversée d'une longue route difficile.
Aussi supplie-t-il Allah de lui raccourcir la distance et de lui aplanir les
difficultés de ce long périple en le joignant aux serviteurs pieux (lui, qui est
pourtant, l'Imam et le guide des serviteurs pieux) qui l'y ont précédé, sachant
que la compagnie de serviteurs dévoués sur une route difficile est à même de
renforcer la détermination des membres de la caravane de poursuivre ce voyage
éprouvant:
«Fais-nous
emprunter le plus court chemin qui mène vers Toi; écourte pour nous la distance,
facilite pour nous l'ardu et le difficile, fais-nous rejoindre ceux de Tes
serviteurs qui accourent promptement vers Toi, qui frappent continuellement à Ta
Porte, et qui accomplissent jours et nuits Ton culte».
Les importations et les exportations du
coeur
La manière dont
l'Imam al-Sajjâd décrit ces serviteurs pieux auxquels il demande à Allah de le
joindre mérite réflexion et méditation: «ceux pour qui Tu as purifié les
sources, comblé les désirs(...), ceux dont Tu as rempli les coeurs de Ton amour,
ceux que Tu as désaltérés de Ta boisson pure etc.».
Notons que cette
boisson limpide et pure dont Allah les désaltère dans la vie d'ici-bas est la
boisson de "l'amour", de "la certitude", de "la sincérité", du "savoir"... et le
récipient qui la renferme est le coeur.
Certes, Allah a
favorisé l'homme de nombreux récipients pour le savoir, la certitude et l'amour,
mais le coeur est de loin le meilleur d'entre eux. Ainsi, si Allah purifie pour
Son serviteur la boisson de son coeur, et le désaltère d'une boisson limpide et
pure, ses actes, ses paroles et sa production seront aussi pures et limpides.
Car il y a entre
les importations et les exportations du coeur une ressemblance et une
correspondance certaines: si les premières sont pures, les secondes le seront
aussi; c'est dire que l'action, la parole, les opinions, la morale et la
production du serviteur seront purs aussi. En revanche, si ses importations sont
impures, troubles et empreinte des inspirations sataniques, ses exportations
seront à n'en pas douter aussi impures et ne produiront que mensonges,
hypocrisie, avarice et rejet d'Allah et de Son Prophète (P).
En effet le
Messager d'Allah (P) dit: «Il y a dans le coeur deux troupes: une troupe émanant
du Roi, elle est l'augure du bien et l'approbation de la Vérité, et une troupe
émanant de l'ennemi, elle est l'annonce du mal et le démenti de la Vérité.
Quiconque constate la présence de la première, qu'il sache qu'elle provient
d'Allah, et quiconque constate la présence de la seconde, qu'il invoque la
protection d'Allah contre le Satan». Et le Prophète (P) de réciter ce verset
coranique: «Le Diable vous fait craindre l'indigence et vous commande des
actions honteuses; tandis Qu'Allah vous promet pardon et faveur venant de
Lui». (Sourate al-Baqarah, 2: 268)(60)
Ne voit-on pas
comment les abeilles produisent un miel doux et pur, appétissant et médicinal,
lorsqu'elles se nourrissent du nectar des fleurs, alors que leur miel ne sera
pas pur, lorsqu'elles se nourrissent des sources impures.
Allah dit de Ses
Prophètes Ibrâhîm, Ishâq et Ya'qûb (p):
«Mentionne
Abrâhâm, Isaac et Jacob, Nos serviteurs doués de force et de clairvoyance. Nous
les avons purifiés tout spécialement en leur rappelant la demeure éternelle. Ils
se trouvent auprès de Nous, parmi les meilleurs élus».(61)
Ce don (la force et
la clairvoyance) dont Allah a favorisé ces grands Prophètes est justement le
produit de cette boisson pure qu'Allah leur avait accordée: «Nous les avons
purifiés tout spécialement en leur rappelant la demeure éternelle».
Car si Allah ne les
avait pas purifiés tout spécialement par le rappel de la demeure éternelle, ils
n'auraient eu ni force ni clairvoyance.
Moralité: pour que
l'action de l'homme soit pure, il est nécessaire que sa boisson le soit aussi,
car le coeur ne produit que ce qu'il reçoit.
Le fondement du libre
choix
Nous avons expliqué
la vérité de l'existence de corrélation et de correspondance entre les
importations et les exportations du coeur. Mais cette vérité n'est pas forcément
la négation du fondement du libre arbitre qui constitue la base ou le fondement
de beaucoup de concepts et d'idées coraniques. En d'autres termes, cette vérité
ne signifie pas que le coeur soit un récipient vide qui reçoit et produit
passivement tout le bien et le mal qui y est versé. Loin de là, le coeur est un
récipient conscient qui sait ce qu'il reçoit et distingue la Vérité d'avec le
Faux, le Bien d'avec le Mal. On a là un autre fondement (la conscience du coeur)
de la pensée islamique. Et c'est de ce fondement et de ce libre arbitre que
dépendent beaucoup de questions, de fondements et conceptions islamiques.
Beaucoup de textes
islamiques soulignent le rôle conscient du coeur dans la vie de l'homme et sa
capacité à distinguer le Vrai du Faux.
Ainsi, on rapporte
que le Prophète Dâwûd (p) s'est adressé à son Seigneur, lors d'un entretien
intime, par les propos suivants: «Ô mon Dieu! Tout Roi possède un trésor. Où
sont donc les Tiens?» Allah - Il est sublime - lui a répondu:
«J'ai ce qui est
plus grand que le Trône, plus large que le Siège (kursî), plus doux que
le Paradis, plus paré que le malakût. Son sol est le savoir, son ciel est la
Foi, son soleil est le désir, sa lune est l'amour, ses étoiles sont les idées,
son nuage est la Raison, sa pluie est la Miséricorde, ses arbres sont
l'obéissance, ses fruits sont la sagesse. Il a quatre piliers: la confiance, la
réflexion, le plaisir et le rappel, et quatre portes: la science, la sagesse, la
patience, et la satisfaction. C'est le coeur».
Comme on peut le
constater, le texte dans ses deux composants (la question et la réponse) emploie
un langage de symboles, dont l'utilisation est courante dans les textes
islamiques.
On rapporte
également qu'Allah dit au Prophète Mûsâ (p):
«Ô Mûsâ! Dépouille
ton coeur pour Moi, car J'ai fait de ton coeur le domaine de Mon amour, J'y ai
étalé une terre de Ma connaissance, construit un soleil de Mon désir, fait
briller une lune de Mon affection, mis une source de réflexion, fait tourner un
vent de Ma réussite, fait tomber une pluie de Ma faveur, planté une plante de Ma
Véracité, fait pousser des arbres de Mon obéissance et J'y ai érigé des
montagnes de Ma certitude ...».
Comme le précédent,
ce texte utilise aussi un langage symbolique, et tous les deux dénotent et
mettent en évidence le rôle conscient du coeur et sa capacité à distinguer la
Vérité du Faux et la Guidance de la Perdition.
Retour aux munâjât
Dans une autre
séquence du munâjât que nous avons présenté, l'Imam attire notre
attention sur un autre aspect de l'immense Bonté divine: Allah vient vers celui
qui vient vers Lui et le protège par Sa Grâce; Il est Compatissant et Clément
envers celui qui L'oublie et Il efface cet oubli en l'attirant vers Lui par
l'affection qu'il Lui montre:
«Ô Toi qui
viens à la rencontre de ceux qui se dirigent vers Toi, et qui reviens sans cesse
vers eux pour leur prodiguer Tes faveurs; Ô Toi qui Te montres Clément et
Compatissant envers ceux qui négligent de T'invoquer, et qui les attires vers Ta
porte avec affection et amabilité!»
Puis l'Imam
al-Sajjâd (p) formule à l'adresse du Miséricordieux une demande qui nous laisse
interrogateurs: il implore Allah de lui réserver la plus grande part de Sa
Miséricorde qu'Il accorde aux serviteurs pieux et dévoués, la plus haute
position auprès de Lui qu'Il leur destine etc.:
«Je Te demande
de me réserver le plus grand lot des faveurs que Tu leur accordes, la plus haute
position auprès de Toi que Tu leur destines, la plus grande part de Ton amour
(que Tu leur montres), et la plus grande partie de Ta connaissance (que tu leur
autorises)».
Au début, l'Imam
demandait à Allah de le joindre à la caravane des serviteurs pieux, mais le
voilà maintenant qui rehausse d'un cran sa requête et souhaite que le Seigneur
lui réserve auprès de Lui la plus haute position qu'Il leur impartit. Comment
concilier entre les deux demandes? Que s'est-il passé à l'intérieur de l'Imam,
dans son coeur et son esprit, au cours du même do'â', pour qu'une telle
gradation et un tel saut se produisent dans sa demande?
La réponse à cette
interrogation requiert l'explication de l'un des secrets de la Prière de demande
(do'â').
En effet Allah nous
a appris à ne pas être parcimonieux dans nos requêtes et de ne pas être avares
dans nos sollicitations, ayant affaire au Maître généreux. Que c'est vilain que
de se montrer avare dans la demande lorsque l'Être sollicité est la Générosité
même et que les trésors de Sa Miséricorde sont inépuisables, illimités! Et
d'autant plus que la profusion de Ses dons ne fait qu'augmenter Sa Générosité et
Sa Largesse!
Par ailleurs, on
comprend mieux la demande de l'Imam al-Sajjâd (p) d'être privilégié dans la
position qu'Allah réserve à Ses serviteurs dévoués, lorsqu'on sait qu'Allah nous
a enseigné comme règle de politesse de Lui demander de nous placer au devant des
croyants pieux: «Et fais de nous un guide (imam, celui qui se met devant)
pour les pieux». (Sourate al-Forqân, 25: 74)
En outre, on trouve
dans de nombreux do'â' des Imams d'Ahl-ul-Bayt (p) cette formule adressée au
Seigneur:
Le do'â' et son
sommet
Beaucoup de prières
de demande ont un fond et un sommet. Le fond représente la position du serviteur
avec tous les méfaits et les péchés qu'il a commis, alors que le sommet incarne
légitimement ses espoirs et ses ambitions en Allah dont la Largesse, la
Générosité et les trésors de sa Miséricorde sont illimités et inépuisables.
L'Imam Zayn al-'Âbidîn al-Sajjâd (p) nous fait sentir cette distance
psychologique entre le sommet et le fond dans Do'â' al-Sahar précité:
«Ô Maître, lorsque je vois mes péchés, je suis terrifié, et lorsque je vois
Ta Noblesse, je la convoite». Et, «Ô Mon Seigneur! Mon espoir est grand
et mon action est mauvaise; accorde-moi donc de Ton Pardon ce qui correspond à
mon espoir, et ne me tiens pas rigueur de ma mauvaise action».
Dans le do'â'
Kumayl, l'Imam 'Alî (p) commence par le fond et implore:
«Ô Mon Dieu! je
ne vois personne d'autre que Toi pardonner mes péchés, dissimuler mes vilenies
et transformer ma mauvaise action en bon acte. Point de divinité, si ce n'est
Toi! Gloire et Louange à Toi! Je me suis rendu injuste envers moi-même et j'ai
osé (transgresser Ta Loi) par mon ignorance; et j'ai fait appel au souvenir que
Tu avais de moi et à la faveur que Tu m'avais toujours accordée (pour mon
pardon). Ô Mon Dieu! Ô Mon Maître! Combien de mes actes détestables Tu as
couverts, et combien de calamités Tu m'as épargnées! et combien de trébuchements
Tu m'as évités, et combien de malheurs Tu as éloignés de moi, et combien de
belles louanges (à mon égard) Tu as propagées! Ô Mon Dieu! mon malheur s'est
aggravé, mon état a empiré, mes bonnes actions se sont réduites, mes chaînes
m'ont entravé, mes espérances démesurées m'empêchent de me rendre utile, ce
bas-monde m'a trompé par sa vanité, et mon âme, par sa trahison et mes
atermoiements. C'est pourquoi, je Te demande, ô Mon Maître, par Ta Gloire, de
faire en sorte que mes mauvaises actions et mes péchés n'empêchent pas mon
invocation de parvenir à Toi, et de ne pas dévoiler ce que Tu connais de mes
secrets».
Ce fond est le
niveau le plus bas de la servitude avec tout ce qu'elle comporte de mal et de
négatif. Puis il remonte pour atteindre le sommet de l'ambition qui incarne le
grand espoir du serviteur dans la large Miséricorde d'Allah:
«Donne-moi la
possibilité de Te craindre révérenciellement, et d'être à Ta disposition
continuellement, afin que je sois parmi ceux qui rivalisent dans leur course
vers Toi, et le plus rapide de ceux qui accourent pour s'approcher de Toi, et
que je Te craigne comme tous les croyants convaincus, et afin que je rejoigne
auprès de Toi, les gens pieux. Ô Mon Dieu, si quelqu'un me voulait du mal,
rends-le-lu, fais de moi le meilleur de Tes serviteurs, le plus proche de Toi et
Ton fidèle le plus dévoué. Car une telle faveur, on ne peut l'obtenir que par Ta
Grâce».
Ce voyage du "fond"
au "sommet" exprime le mouvement de l'homme vers Allah. C'est le voyage de
l'espoir, de l'espérance et de l'ambition. Et lorsque l'homme place son espoir
et son ambition en Allah, son voyage n'a pas de fin, ni de limite.
Dans ce voyage,
l'Imam 'Alî al-Sajjâd (p) prie Allah par trois moyens, conformément à la volonté
d'Allah qui nous commande de Lui demander les moyens d'aller à Lui:
«Ô vous qui
croyez! Craignez Allah et recherchez les moyens de vous rapprocher de Lui!
Combattez pour Sa Cause! Peut-être serez-vous heureux».(62)
«Ceux-là mêmes
qu'ils invoquent, recherchent le moyen de se rapprocher de leur
Seigneur».(63)
Les moyens que
l'Imam demande à Allah dans ce voyage sont: le besoin, la demande et l'amour.
Quelle pertinence! Ce maître incontesté du Do'â' sait parfaitement ce qu'il
demande à Allah, comment demander et où sont les points d'accès à la Miséricorde
du Miséricordieux!
Le premier moyen: le
besoin
Le besoin lui-même
est une émanation de la Miséricorde d'Allah, car le Créateur couvre de Sa
Miséricorde les besoins de toutes Ses créatures, y compris les animaux et les
plantes, et ce sans qu'elles le Lui demandent. Évidemment cela ne signifie
nullement l'inutilité de la demande et de la sollicitation, lesquelles
constituent en fait, à côté du besoin, un autre aspect de la Miséricorde
d'Allah. Ainsi, si elles ont soif, Il les désaltère, lorsqu'elles ont faim, Il
les nourrit, et lorsqu'elles sont dénudées, Il les revêt: «C'est Lui qui me
nourrit et qui me donne à boire; c'est Lui qui me guérit , lorsque je suis
malade» (64), et ce
lors même qu'ils ne connaissent pas Allah parfaitement, ne savent pas comment
L'implorer, ni quoi Lui demander: «Ô Toi qui, par tendresse et compassion,
donne aussi bien à celui qui Te demande, qu'à celui qui ne Te demande pas, ainsi
qu'à celui qui ne Te connaît pas».(65)
Dans un merveilleux
munâjât, l'Imam 'Alî (p) énumère les innombrables motifs de la
sollicitation par les serviteurs de la Miséricorde d'Allah:
«Mon Seigneur!
Ô mon Maître! Tu es le Maître et je suis l'esclave! Qui d'autre que le Maître
fait miséricorde à l'esclave!?
Mon Maître! Ô
mon Maître! Tu es le Puissant et je suis l'humilié! Qui donc d'autre que le
Puissant fait miséricorde à l'humilié!?
Mon Maître! Ô
mon Maître! Tu es le Créateur et je suis la créature! Qui donc d'autre que le
Créateur fait miséricorde à la créature!?
Mon Maître! Ô
mon Maître! Tu es l'Immense et je suis le mesquin! Qui donc d'autre que
l'Immense fait miséricorde au mesquin!?
Mon Maître! Ô
mon Maître! Tu es le Fort et je suis le faible! Qui donc d'autre que le Fort
fait miséricorde au faible!?
Mon Maître! Ô
mon Maître! Tu es le Riche et je suis le pauvre! Qui donc d'autre que le Riche
fait miséricorde au pauvre!?
Mon Maître! Ô
mon Maître! Tu es le Donateur et je suis le quémandeur! Qui donc d'autre que le
Donateur fait miséricorde au quémandeur!?
Mon Maître! Ô
mon Maître! Tu es le Vivant et je suis le mortel! Qui donc d'autre que le Vivant
fait miséricorde au mortel!?
Mon Maître! Ô
mon Maître! Tu es l'Éternel et je suis le passager! Qui donc d'autre que
l'Éternel fait miséricorde au passager!?
Mon Maître! Ô
mon Maître! Tu es le Permanent et je suis l'éphémère! Qui donc d'autre que le
Permanent fait miséricorde à l'éphémère!?
Mon Maître! Ô
mon Maître! Tu es le Dispensateur et je suis l'allocataire! Qui donc d'autre que
le Dispensateur fait miséricorde à l'allocataire!?
Mon Maître! Ô
mon Maître! Tu es le Généreux et je suis l'avare! Qui donc d'autre que le
Généreux fait miséricorde à l'avare!?
Mon Maître! Ô
mon Maître! Tu es le Sain et je suis le malade! Qui donc d'autre que le Sain
fait miséricorde au malade!?
Mon Maître! Ô
mon Maître! Tu es le Grand et je suis le petit! Qui donc d'autre que le Grand
fait miséricorde au petit!?
Mon Maître! Ô
mon Maître! Tu es le Guidant et je suis l'égaré! Qui donc d'autre que le Guidant
fait miséricorde à l'égaré!?
Mon Maître! Ô
mon Maître! Tu es le Pardonneur et je suis le pécheur! Qui donc d'autre que le
Pardonneur fait miséricorde au pécheur!?
Mon Maître! Ô
mon Maître! Tu es le Guide et je suis le perdu! Qui donc d'autre que le Guide
fait miséricorde au perdu!?
Mon Maître! Ô
mon Maître! Tu es le Vainqueur et je suis le vaincu! Qui donc d'autre que le
Vainqueur fait miséricorde au vaincu!?
Mon Maître! Ô
mon Maître! Tu es le Seigneur et je suis le vassal! Qui donc d'autre que le
Seigneur fait miséricorde au vassal!?
Mon Maître! Ô
mon Maître! Tu es l'Orgueilleux et je suis l'humble! Qui donc d'autre que
l'Orgueilleux fait miséricorde à l'humble!?
Mon Maître! Ô
mon Maître! Fais-moi miséricorde par Ta Miséricorde, agrée-moi par Ta Noblesse,
pat Ta Générosité et par Ta Grâce, ô Toi Détenteur de la Générosité et de la
bienfaisance, des faveurs et des bienfaits».
Dans ces séquences,
l'Imam 'Alî (p) invoque son besoin et son indigence pour s'attirer la
Miséricorde d'Allah, c'est dire qu'il fait de son indigence et de son besoin le
motif, la cause et la justification de la sollicitation de la Miséricorde
divine.
Ainsi, la créature
attire la Miséricorde du Créateur, le faible attire la Miséricorde du Fort, le
malade attire la Compassion du Bien-portant et ainsi de suite.
Telles sont les
lois d'Allah, lesquelles sont immuables. Là où il y a besoin et pauvreté, il y a
la Miséricorde et la Grâce d'Allah. De même que l'eau descend obligatoirement
vers le terrain bas, de même la Miséricorde d'Allah descend là où il y a besoin,
car Allah est Généreux et Noble, et le propre du Généreux est de faire montre de
sa générosité et de sa compassion surtout là où le besoin se fait sentir.
Dans Do'â'
al-Sahar déjà cité, l'Imam al-Sajjâd dit:
«Ô Mon Dieu!
Donne-moi, car je suis pauvre et aie pitié de moi, car je suis faible».
Il fait ainsi de sa
pauvreté et de sa faiblesse un moyen ou un motif de sollicitation de la
Miséricorde d'Allah.
Évidemment ceci ne
doit pas être pris dans un sens absolu ou comme le seul moyen ni le moyen
impeccable d'obtenir la Miséricorde d'Allah, car dans les lois divines, il y a
d'autres facteurs qui attirent la Grâce du Créateur et il y a des obstacles et
des voiles qui empêchent la descente de la Miséricorde du Miséricordieux. Par
conséquent, lorsque nous énonçons que le besoin et la pauvreté sont un motif de
la venue de la Miséricorde d'Allah, il faut comprendre cet énoncé dans le cadre
de ces lois générales.
On trouve dans le
Noble Coran des exemples de l'invocation de la pauvreté et de la faiblesse en
vue de la sollicitation de la Miséricorde d'Allah et de l'obtention de la
réponse positive à notre appel, étant donné que le besoin appelle une réponse
(satisfaction) de la part d'Allah, tout comme le do'â' et la sollicitation
suscitent Sa réponse, ou en d'autres termes l'exposition du besoin en soi tient
lieu de Prière de demande (do'â').
Citons quelques-uns
de ces exemples coraniques:
1- Ayyûb(66) (p),
l'adorateur pieux et durement éprouvé, s'est contenté d'exposer son état
pathétique au Seigneur, alors qu'il traversait la phase la plus pénible de ses
épreuves: «Et Job (Ayyûb), quand il en appela à son Seigneur: "Le mal m'a
touché, vraiment! Cependant, Tu es le plus Miséricordieux des miséricordieux!"
Nous lui répondîmes, alors, et lui déblayâmes le mal qu'il avait, et lui
apportâmes sa propre famille, et une en plus, semblable, à titre de miséricorde
de Notre part, et de rappel aux adorateurs». (Sourate al-Anbiyâ', 21:
83-84).
Ainsi, comme on
peut le constater, les propos que le Coran prête à Ayyûb ne comportent pas de
prière de demande; cependant, Allah nous dit: «Nous lui répondîmes, alors,
et lui déblayâmes le mal qu'il avait», comme si l'exposition du besoin et
du manque équivalait au do'â'.